si j'étais la lune on voudrait que je sois le soleil
parce qu'il est préférable de briller en plein jour
si j'étais le soleil on voudrait que je sois la terre
parce que c'est mieux d'être humble et productif
si j'étais la terre on voudrais que je sois le ciel
parce que quand même il faut viser haut
si j'étais le ciel on voudrait que je sois la mer
parce qu'il faut savoir plaire tout gardant sa place
si j'étais la mer on voudrait que je sois le feu
parce que c'est important d'être puissant
mais je ne suis que le vent
froissement d'aile de libellule
rugissement d' avion à réaction
je suis la vie qui s'infiltre dans les poumons
l'insalubre flux des bouches souterraines
je porte les bruits les odeurs
messager involontaire des plaisirs ou des guerres
je ballade les feuilles mortes
comme les neiges éternelles
je flirte avec la lune
je me chauffe au soleil
je chamboule la terre
je caresse la mer
j'attise le feu
je glisse au grès du temps
Il suffit que je passe près d'un roncier
Pour aussitôt m'y crocheter
Charmée par ses fruits immatures
Je me griffe à ses épines dures
Et je goûte
C'est amer
Et je saigne
Pourtant je reste
Et je souffre
Mais je m'enfonce
Ses ténèbres à peine voilée
Me font frémir et m'envoler
Mais toujours une branche
A mes jupons s'accroche
Et je crois
Que c'est l'amour
Et je saigne
Pourtant je reste
Et je souffre
Mais je m'enfonce
Quand un être bienveillant
Vient me tirer de ce carcan
Je repense à ces fruits
Qui n'avais pas encore mûris
Et j'ai soif
De ces chimères
Et je m'obstine
Dans cette déchirante lubie
Et j'idolâtre
Cette passion factice
Mais quand j'y retourne, je vois bien que ces baies ne m'étaient pas destinées...
Des oiseaux les ont dévorées et n'ont laissé sur les lianes épineuses que des armes affûtées et des fruits gâtés.